Le paradoxe de Monsieur Hulot

Nicolas Hulot a donc (enfin ?) démissionné de sa charge de ministre d’Etat en charge de l’environnement, plongeant le gouvernement dans une crise de rentrée qui succède à la crise de vacances, alors-même que les réformes à venir promettent déjà d’être impopulaires. Lorsqu’il avait été nommé à la surprise générale, j’avais pris les paris avec quelques proches qu’il ne tiendrait pas 6 mois. Finalement il aura tenu plus du double et c’est en soi remarquable. Mais le plus intéressant dans l’interview que Hulot a livré ce matin à France Inter, qu’il faut regarder avec les yeux aussi grands ouverts que les oreilles, c’est la coexistence de deux idées maîtresses répétées à l’envi, qui donnent corps au mot « paradoxe » qu’il répète lui-même plusieurs fois.


Le premier axe vient très tôt dans l’entretien, avant l’annonce fracassante de sa démission : « On s’évertue à entretenir voire à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres« . Plusieurs fois au cours de l’interview, et jusqu’au mot final où il appelle la gorge nouée à reconstruire l’Europe, Nicolas Hulot fait le procès d’un modèle libéral dominant qu’il analyse comme la mère des causes du drame environnemental.

Le second propos maintes fois répété est sa grande amitié et son respect pour le gouvernement. Or que l’on soit pour ou contre Emmanuel Macron et le gouvernement d’Edouard Philippe, on peut tous s’accorder à reconnaître que la France n’a jamais été dirigée avec un prisme autant libéral. Même Nicolas Sarkozy avait encore quelques hésitations au moment de déconstruire les services publics et de laisser partir nos fleurons industriels dans des mains étrangères, hésitations que la majorité actuelle voit comme des obstacles à un nécessaire nouveau souffle dans l’économie française.

Bien sûr on pourrait voir dans les témoignages d’amitié de Nicolas Hulot une volonté toute humaine d’épargner les hommes et les femmes avec qui il s’est lié, et de n’attaquer que leur politique. Mais Hulot va plus loin : il promet qu’il ne fera rien, et notamment à l’occasion des élections européennes à venir, qui puisse mettre en difficulté le gouvernement. Donc, il n’apportera pas son soutien à des personnalités ou des partis qui pourraient s’opposer à la politique dont il dénonce pourtant les effets.

Ce n’est pas neutre, car je mets au défi quiconque de trouver sur le fond le moindre propos tenu par Nicolas Hulot qui ne serait pas strictement conforme à ce qu’ont martelé à la fois Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne électorale : l’écologie ne peut être que sociale et le social peut conduire à l’écologie. Il le résume d’ailleurs bien lorsqu’il dit que l’on peut passer « d’une agriculture intensive en pesticides à une agriculture intensive en emplois« . Cette phrase résume à elle-seule le tout que forme l’écologie et l’économie. C’est la nécessité de produire à moins cher, pour pouvoir vendre moins cher à des consommateurs qui veulent acheter moins cher, qui conduit au productivisme, longtemps souhaité par tous les bords politiques. Et c’est bien le libéralisme économique, exacerbé par la mondialisation, qui conduit par la mise en concurrence de tous contre tous à accentuer le phénomène en mettant des consommateurs aux salaires diminués (voire supprimés grâce aux avancées technologiques) dans une situation de nécessité d’acheter toujours moins cher, mettant les producteurs dans la nécessité de produire toujours moins cher et de rechercher toujours plus de productivité. Et ainsi va le cercle vicieux que l’on semble incapable de casser sans casser ce fameux « modèle économique marchand » que dénonce l’ex ministre de l’environnement.

C’est le paradoxe de Monsieur Hulot, qui était déjà prégnant au moment de la campagne des présidentielles et des législatives. Rien dans ce qu’a dit Nicolas Hulot ce matin n’était pas déjà vrai il y a un ou deux ans. Il avait d’ailleurs déjà dénoncé les effets environnementaux et sociaux du libéralisme mondialisé et ne l’a donc bien sûr pas découvert ces derniers mois. Si l’on met tout cynisme de côté, le fait qu’il ait accepté de rejoindre ce gouvernement reste une énigme politique. Je ne crois pas Hulot naïf au point d’avoir pensé un seul instant qu’il réussirait à infléchir suffisamment la politique libérale mondialiste du président, qui n’a pas été découverte au lendemain de son élection.

Nicolas Hulot avait voulu un temps conquérir EELV qui aujourd’hui semble toujours chercher à réconcilier libéralisme et écologie, et il n’a jamais soutenu Mélenchon ou Hamon malgré leurs programmes sociaux-écologiques qui rejoignent toutes ses analyses. Il a finalement rejoint Macron. Parce qu’au fond, Nicolas Hulot est un libéral mondialiste et écologiste. Il est ce paradoxe là, et s’il était ostensiblement triste ce matin, c’est peut-être parce qu’il a compris qu’il n’arrivera jamais à la cohérence nécessaire au bonheur d’un homme.

15 thoughts on “Le paradoxe de Monsieur Hulot”

  1. Très bonne analyse, enfin je la partage… 😉

    « Rien dans ce qu’a dit Nicolas Hulot ce matin n’était vrai il y a un ou deux ans. » <- il ne manque pas une négation ?

      1. « rien » et « ne », ca ne fait pas une double négation (sinon, comment tu formulerais la simple négation ?), il faudrait un « pas » en plus. Du coup « rien ..n’était vrai » a pour sens « tout était faux », ça m’a aussi fait tiquer à la lecture.
        @Guillaume saura trouver le fin mot sur son texte 😉

    1. Bonjour Bing. C’est moins une attaque qu’un constat. Je cite Yannick Jadot : « Quant à Jean-Luc Mélenchon, son fantasme national-étatiste n’est pas compatible avec l’écologie. Pour protéger l’environnement et offrir un avenir solidaire à nos enfants, nous avons besoin d’Europe ». J’y lis une volonté de concilier le libéralisme européen et l’écologie (ce qui est tout à fait défendable), là où il prête à JLM (à mon avis à tort mais c’est un autre sujet) la volonté d’un protectionnisme national et d’une économie régulée.

      1. Il dit qu’il y a besoin d’Europe. Nulle part il ne dit qu’il y a besoin d’une Europe libérale.

        Rien n’empêche, en théorie et s’il y a la volonté, de construire une Europe qui ne soit pas libérale.

        1. En l’état actuel des traités que l’on ne peut pas modifier sans l’unanimité des états membres, c’est impossible. Mon coeur est très fortement européen mais ma raison me fait dire que l’UE telle qu’on l’a verrouillée par les traités est un machin qui nous conduit dans le mur. Je n’arrive pas à imaginer une autre issue à terme qu’une implosion de l’UE (commencée avec le Brexit) et toute la question est de savoir ce qu’on fera derrière. Nouvelle construction européenne, ce que je souhaite, ou nationalismes. Ou encore autre chose, par exemple basée sur un rapprochement des francophonies.

  2. Bonjour Guillaume,

    je te suis (on va se tutoyer, c’est plus direct) depuis ratiatum. cela fait un bail. à l’époque tu affichais moins tes opinions politiques, je les sais remarqué lors de ton passage chez Qwant.

    Il y a plein de choses que je ne partage pas dans ton post, et comme ceci est un espace de dialogue, je vais en profiter (et puis j’espère ne pas voir le déferlement de N des rézosocios).

     » Il avait d’ailleurs déjà dénoncé les effets environnementaux et sociaux du libéralisme mondialisé » : il n’y a pas que le libéralisme qui détruit la planète, la mer d’Aral fut détruite par un système soviétique (elle serait en train de renaître), je te laisse constater la pollution en chine (pays tout sauf Libéral), etc. les exemples sont hélas nombreux. Le libéralisme, comme toutes les activités humaines abime la planète. Il n’est pas d’endroit sur cette terre qui n’ait été modelé par l’homme au cours des siècles (sans que l’on parle de libéralisme). C’est regrettable mais jeter l’opprobre sur un système dont on ne partage pas les idées ne sert à rien.

    « nos fleurons industriels dans des mains étrangères » : sérieusement, le nombre de boites française qui sont passées sous pavillon étranger sous F Hollande ! faut être aveugle pour écrire un truc pareil… Maintenant, il y a des secteur ou l’état n’a rien à faire : pourquoi être au capital de Renault ? d’ADP ? d’Air France ? (Orange, je peux le comprendre). Sans compter que l’état est un des pires gestionnaire que je connaisse. Il faut voir le nombre d’entreprise d’armement en France qui ont coulé par la faute de gestionnaire étatique (GIAT, etc.), le nombre ‘entreprise tout court (Alstom, EDF, Areva, Bull avant sa reprise)

    « il n’a jamais soutenu Mélenchon ou Hamon malgré leurs programmes sociaux-écologiques qui rejoignent toutes ses analyses. » et heureusement. A mon sens ce sont des tartufes, prônant l’abnégation chez les autres et pas chez eux. Rien dans leurs actes ne met en avant un engagement écologique fort.

    « C’est la nécessité de produire à moins cher, pour pouvoir vendre moins cher à des consommateurs qui veulent acheter moins cher, » oui. Alors le soucis du productivisme est multiple. D’abord ce fut, au lendemain de la seconde guerre mondiale, une volonté de produire suffisamment de nourriture pour le pays, coute que coute. Cela a donné lieu à une utilisation intensive de pesticide, et 60 ans après plusieurs conséquences mal cernées (augmentation des cancers, baisse de la fertilité masculine, ..) les études qui cherchent à faire des corrélations statistiques sont lancées, je ne sais pas si on verra des résultats probants (je l’espère, j’ai vécu en campagne). Depuis on en a profité pour faire baisser le prix des fruits et des légumes. Afin d’en faire profiter un maximum la population. On peut ainsi manger des bananes, des oranges, des fruits inconnus en France sans agriculture mondialisé (et je parle des plus simples). Maintenant le volet pouvoir d’achat. Je ne sais pas combien tu gagnes, mais perso, je touche à peine un smic (et encore), Madame gagne mieux sa vie, mais avec 2 enfants ce n’est pas simple. Mon salaire est au 3/4 absorbé par les frais de garde de mon bébé, et je paie la nourrice au salaire légal (3€/h environ + charges), reste les frais de déplacement, la nourriture, etc… Sans des fruits et légumes peu cher, nous n’en mangerions pas.

    Je rejoint le fait qu’il est anormal que l’on arrive pas à payer un agriculteur ou un éleveur décemment quand le prix de la viande est si chère en boucherie, ou les légumes en étal. La chaine de valeur est à revoir et pour le moment ce gouvernement essaie de s’y atteler (pour moi il faudrait une commission parlementaire, je suis pour un législatif plus impliqué), et on verra s’il ne s’y casse pas les dents comme son prédécesseur (celui de B Hamon).

    A mon sens, ce que N Hulot n’a pas compris, ni les autres partis écologistes est que l’écologie ne doit pas être en politique. L’écologie doit imprégner la pensée politique, mais pas au sein d’un parti, qui serait « le gardien » de la pensée écologique. C’est pour moi la grande faillite de ce mouvement. Cela explique aussi le comportement et la tristesse de leurs représentants (V Placé, C Duflot, D Batho). Leur attachement à gauche de l’échiquier politique est leur principale faiblesse. Ainsi, depuis 40 ans la « pensée » écologique est de gauche, et les partis de droite ont beau jeu de se désaisir de la question (ce qui est une erreur).

    La nomination de N Hulot était une surprise, sa démission n’en est pas une. Quand au bonheur de cet homme, je pense qu’il est plus heureux que toi et moi.

    Au plaisir de te lire

    1. > à l’époque tu affichais moins tes opinions politiques, je les sais remarqué lors de ton passage chez Qwant.

      Je pense que ça dépend de ce que tu appelles «opinions politiques», mais que ce soit dans ratiatum ou dans Numerama, Guillaume a toujours donné son opinion politique: à l’époque c’était essentiellement sur des sujets comme la vie privée ou le droit d’auteur, tandis qu’il parle aujourd’hui plus volontiers d’autres sujets (il n’est plus restreint pas la ligne éditorial du média sur lequel il s’exprime).

    2. Salut Paul. Merci pour ton commentaire. J’espère que le monde n’est pas binaire et qu’on peut tout à la fois dénoncer les effets environnementaux du libéralisme mondialisé et ceux du soviétisme ou du communisme à la chinoise. Ma critique de l’un n’est pas soutien à l’autre. Ma conviction est qu’on a pas encore inventé le modèle qui fonctionne, à la fois pour l’environnement et l’économie. Je pense qu’on est en train de vivre l’écroulement du libéralisme économique, comme on a vécu l’écroulement du soviétisme. Mais qu’en plus, on ne sait pas encore ni quoi mettre à la place, ni surtout comment le mettre. Et ma conviction profonde, sur laquelle je reviendrai peut-être plus tard, c’est qu’on ne peut pas changer de société sans changer ses institutions, et qu’on est encore très loin d’être en démocratie. Or le sursaut viendra d’un sursaut démocratique.

      1. Bonjour Guillaume,

        oui j’attend de te lire sur la démocratie, tu t’étais déjà pas mal exprimé sur ce sujet lors des précédentes présidentielles (tu voulais une constituante je crois).
        De mon point de vue, ce sont les démocraties occidentales qui sont en train de prendre des coups (je ne dis pas s’effondrer). La montée des populismes (UK, US, Pologne, Espagne, Italie, France) est franchement inquiétante.

        Pour le libéralisme, a mon sens, c’est certainement le seul modèle économique qui soit, il n’est pas parfait, loin de là, mais c’est le seul qui fonctionne depuis plusieurs siècles (oui oui, un artisan à qui on impose pas une production est « libéral »). A ma connaissance 3 pays n’ont pas fait du libéralisme économique un vrai état d’esprit : le Venezuela, La Corée du Nord, et la France (je troll un peu 😂). Dans plusieurs pays, la chine et Cuba notamment, une dose de libéralisme a été introduit, malgré la main mise de l’état sur l’économie (elle se renforce en Chine d’ailleurs).

        Pour info, hier la Californie, état libéral le plus extrême, a annoncé la fin de l’électricité polluante d’ici 2045 (je n’ai plus la source mais ils sont déjà à 70% de décarboné en 2017). Encore une fois, je ne dis pas que ce système est parfait, c’est même le pire système, après tout les autres (pour plagier Churchill)

        « le sursaut viendra d’un sursaut démocratique. » : pour un peu de provocation, ce sursaut ne viendra pas de Hamon (apparatchik du PS, poulain de M Aubry), et encore moins de Mélanchon (apparatchiks du PS également, mais fasciné par les régimes autoritaires, …).

        1. Je vois la montée des « populismes » (je mets le mot entre guillemets parce que je l’aime pas du tout) comme une conséquence des manques institutionnels. Quand les gens ne se sentent plus représentés, ils se tournent vers ceux qui leur promettent, à tort ou à raison, de mieux les représenter. Là où les électeurs ont tort, c’est qu’on peut mettre n’importe quels représentants, si on change pas le cadre dans lequel ils agissent, les mêmes causes causeront les mêmes effets, et si on élit des extrémistes, les effets seront plus extrêmes encore.

          Sur le libéralisme, c’est bien une question de curseur. Le tout libéral ne peut pas marcher, il faut de la régulation qui tend vers la recherche du bien commun, qui ne peut pas être dans la recherche de l’optimum économique de l’individu le plus puissant. Le tout protectionniste/régulation ne peut pas fonctionner non plus. Il faut donc faire de la régulation intelligente, à mon sens humaniste, et écologiste. Là dessus il y a tout un champ à construire.

          Et personnellement, je ne vois le salut ni dans Hamon, ni dans Mélenchon. J’ai d’ailleurs bien du mal à voir le salut dans qui que ce soit. On en revient à mon souhait d’une constituante.

          1. Pour revenir sur le sujet, on sait désormais pourquoi N Hulot a démissionné : la pression d’EDF pour construire 2 ÉPR supplémentaires…

  3. « J’ai d’ailleurs bien du mal à voir le salut dans qui que ce soit. »

    on se rejoint sur ce point là !

    pour l’écologie, je mise plus sur les initiatives privées (et elles sont très nombreuses autour de la planète) que sur la (imp)puissance publique

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