Gmail et l’assistant Google, ce futur asile de fous ?

Je rédige ces mots très vite, pressé par le temps. Je n’ai pas le temps de prendre le temps. Il faut que je travaille. J’ai reçu trois mails ces derniers minutes et je dois encore répondre à ceux de ce matin qui s’entassent. Mais il faut que je finisse de lire cet onglet. J’en ai encore 30 d’ouverts, sans parler de l’autre fenêtre que j’avais ouverte pour y stocker les onglets à lire plus tard. Sur mon téléphone, ça sonne sans arrêt. Je ne réponds plus. Oh, un SMS. Ah non, c’est WhatsApp…

Ce genre de situations, on est beaucoup à les vivre. Et le monde devient fou. Vraiment fou.

Quand j’étais enfant, il y a moins d’une trentaine d’années, je me souviens que le téléphone (on ne précisait pas encore « fixe ») sonnait de temps en temps et qu’on y répondait quand on était chez nous. On recevait quelques courriers papiers, dont très peu qui demandaient d’y répondre. Et c’est tout. Le reste des discussions, on les avait en se rencontrant physiquement, à l’école, au travail, au magasin, au sport, dans la rue, au café… Je ne dirai pas que la vie était mieux, ou moins bien. Mais pour sûre elle était plus lente, et je crois plus reposante.

Cette accélération a été analysée depuis longtemps, et souvent décrite. Mais ce qui m’inquiète davantage, c’est la réponse technologique que nous commençons à y apporter : l’IA, censée nous aider à absorber toujours davantage de communications, à répondre à toujours davantage de sollicitations, à aller toujours plus vite, pour pouvoir recevoir (ou envoyer) toujours plus de sollicitations. C’est sans fin.

Certains trouvent ainsi « génialissime » que Google se mette à répondre au téléphone à votre place, pour vous faire un résumé et éventuellement trier entre ceux à qui vous devriez parler, et les autres.

Ce n’est pas tout à fait nouveau. Ca avait commencé assez tôt avec Gmail dont j’ai été le premier, à l’époque où je recevais des centaines de communiqués de presse par jour, à trouver génial la capacité qu’il avait à me classer les « mails importants » dans un dossier à part. Ca m’a beaucoup aidé. Quelques mois. Mais ce qu’il s’est passé c’est que je répondais à davantage de mails importants, et de plus en plus de mails sont devenus importants. Donc même ma boîte « important » est devenue trop lourde à gérer. Et je ne gérais plus qu’elle. J’ai raté des tonnes de mails que Google ne considérait pas comme « importants », alors qu’ils étaient peut-être plus importants que ceux que l’algo avait retenu, à ma place. J’étais devenu, en quelque sorte, esclave des choix de l’IA.

Quand j’ai quitté la direction de Numerama, j’ai donc pris la décision de ne plus utiliser Gmail (on passait par les Google Apps), et pas seulement parce que je rejoignais Qwant. Aussi pour retrouver cette liberté de trier moi-même mon courrier. Et pendant ce temps, Gmail continuait d’évoluer pour les autres.

Depuis 2017, parce que les gens n’ont plus le temps de répondre à tous leurs mails importants, Google se propose de répondre à votre place. Il suffit de cliquer pour valider si la réponse vous convient :

Quelle réponse rédigée par l’IA allez-vous choisir d’envoyer ?

Désormais, il se propose aussi de vous aider à rédiger les mails au cours de la rédaction :

Et je pourrais aussi parler de Google Duplex, qui appelle le coiffeur à votre place pour prendre un rendez-vous parce qu’on a plus le temps :

Où est le bouton « STOP » ?

A ce rythme là, nous aurons besoin des IA d’humains pour avoir à notre place une tonne de conversations avec d’autres IA d’humains qui décideront pour nous ce qui, vraiment parce qu’il n’y a pas le choix, nécessite qu’on se parle entre humains. Et nous aurons ainsi de plus en plus de conversations simulées, et la nécessité d’en avoir toujours davantage, et d’avoir toujours davantage d’IA pour nous aider à gérer ce qu’on croira être l’essentiel — en fait, ce que les IA auront jugé essentiel.

Et si on arrêtait cette folie pendant qu’il est encore temps ?

La solution n’est pas de tout confier de nos vies privées à des IA et de leur déléguer nos interactions, mais d’essayer d’en avoir moins, de revenir nous-mêmes à l’essentiel. C’est à chacun de trouver ses petites solutions.

Par exemple, devant la tonne de coups de fil que je recevais sur mon téléphone, et de messages que qui étaient laissés sur mon répondeur sans que je prenne le temps de les écouter (ce qui générais du stress pour moi, et de la frustration chez ceux qui attendaient que je les rappelle), j’ai choisi de ne plus répondre qu’aux numéros que je connais… et d’expliquer sur mon répondeur que je n’écoute plus ma messagerie. Ceux qui ont vraiment besoin de me joindre doivent m’envoyer un SMS ou un mail.

Hé bien une fois sur deux, je n’ai ni SMS, ni mail. J’ai divisé par deux le nombre de coups de téléphone à traiter, et je laisse les humains décider eux-mêmes ce qui est important.

Et j’essaye de me l’appliquer aussi. Je ne laisse jamais de messages sur les répondeurs vocaux. Et si j’appelle quelqu’un, c’est que c’est important. Pour les mails, je limite leur nombre (pas assez, mais j’essaye). Et je n’utilise les SMS que pour les urgences, ou les discussions détendues du soir entre amis ou avec des collègues.

Je n’ai pas l’impression pour autant d’être moins productif. Au contraire. Et j’ai la satisfaction de rester maître de mes échanges avec les humains. Pour longtemps encore ? Je ne sais pas. J’espère. Ca dépend, aussi, de vous et de vos propres choix.

8 thoughts on “Gmail et l’assistant Google, ce futur asile de fous ?”

  1. Très bon article, entièrement d’accord avec toi. Je pense que comme à chaque fois il faudra une catastrophe quelconque (lié à ça bien entendu) pour que la majorité des gens le comprennent.
    Merci.

  2. Bonjour/bonsoir Guillaume,

    En tant que libriste depuis longtemps, je ne peux que plussoyer fortement.
    La dégafamisation est de plus en plus vitale, mais l’illectronisme est un fléau aussi.
    Combien de personnes me disent, quand je leur parle vie privée, #GAFAM, :
    « Je m’en fous ! »
    Et ce n’est pas faute sur #Mastodon #Diaspora #Twitter et autres de chercher à vulgariser.
    #Framasoft ne pourra tout faire seul, ni les #CHATONS.
    Effectivement, avant, le rythme de vie était plus lent, cool, convivial, on vivait mieux ?
    Oui !
    Les gens doivent comprendre qu’une autre vie est possible, reprendre le contrôle de sa vie, de ses données.
    Mais qui pour faire ça ?
    Sûrement pas le gouvernement, pro #GAFAM et pourtant ce serait à eux de le faire.
    Quand je vois toutes ces IA, je ne peux m’empêcher de penser – même si ça paraît commun – à 1984 d’ Orwell et au 5ème élément.
    Quand ce monde sera tombé, on le reconstruira !
    Après effectivement c’est inquiétant, les gens n’ont même pas conscience dans ce quoi ils sont tombés.
    « Ils disent qu’un nihiliste est une personne qui renie les valeurs. Ce n’est pas tout à fait vrai. Un nihiliste est quelqu’un qui renie certaines valeurs, et en construit de nouvelles. » King Fisher
    La route est longue mais la voie est libre !

  3. Très intéressant et je me retrouve un peu sur certains points, notamment les messages vocaux.

    Pour les mails, côté pro (et sans gmail), je traite comme je peux et je me dis que si vraiment urgent, les gens reviennent vers nous rapidement (et cela se confirme ^^)

    Un autre point que je vois, et qui fait perdre du temps, c’est la multiplication des cannaux de communications. Chez nous, y’a des communautés qui sont censés réduire les mails.

    Sauf qu’au lieu d’avoir qu’un endroit à regarder, je me retrouve avec mes mails (qui n’ont pas baissé) + 50 endroits différents à regarder. Et je parle de la multiplication de réunion qui va de paire avec… Ou encore la nouvelle mode que je trouve puérile, les présentations à distance où seuls les organisateurs peuvent intervenir, comme ça on évite les questions dérangeantes. On déshumanise totalement les choses au passage :/

    Et le pire, c’est que pour être plus réactif (et ne jamais stopper) ben on a tout sur smartphone, ce qui fait que même en pause, on ne stoppe pas vraiment (j’ai pas basculé dans cette folie et j’en suis bien content)

    Bref, comme dit dans l’article, ce n’était peut être pas mieux avant mais je ne suis pas sûr que cela soit mieux maintenant (et dans les années qui arrivent…)

  4. bonjour,
    une chose est frappante.
    le mail ,le sms ou tous les messages indirectes;permettent d’échapper à l’interlocuteur.
    le courage de ses convictions ou de sa personnalité sont faussement assumés.
    jamais ,certains ne dirais en face ,ce qu’ils écrivent!!
    ceci explique en partie la popularité et le nombre grandissant de ces messages.
    si nous revenions à l’essentiel il y en aurait beaucoup moins.
    et si nous nous expliquions de visu ,encore moins.
    le dématérialisation encourage la couardise 🙂
    bien à vous

  5. La multiplication d’interfaces où tu peux communiquer et dont une bonne partie n’est pas accessible, mon choix est vite fait. Mais oui, tu as raison. Il y a trop d’infos, trop de tout.
    Paradoxalement, le plus dur est de dire « STOP », peut être parce que les gens ont un FOMO ? peur d’un décalage avec ce qui les entoure ? je ne sais pas.

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